Officine Grandi Riparazioni. Une grande industrie témoigne de l’histoire de l’Italie
10 avril, 2012
Construites entre 1885 et 1895, les Officine Grandi Riparazioni représentent un témoignage particulièrement significatif des débuts du développement industriel de Turin qui a commencé quelques années seulement après l’unification de l’Italie. Il s’agit d’un passage crucial de l’histoire de la ville. Avec la perte du titre de Capitale de l’Italie, qu’elle a revêtu de 1861 à 1865, et son le déclin comme centre politique et administratif, qui a duré pendant des siècles en sa qualité de capitale de l'Etat de Savoie, Turin doit en effet affronter son avenir en se réinventant, et chercher une nouvelle vocation. Et il y a quelques années déjà que les autorités de la ville font appel aux riches familles bourgeoises et aristocratiques afin qu'elles abandonnent les traditionnelles formes de rente, liées aux investissements immobiliers et à l'achat de titres d'Etat pour qu’elles décident d’investir leur argent dans le développement industriel.
La naissance des Officine s’insert exactement dans ce contexte. Construites dans un moment de fort développement des réseaux infrastructurels d’un Pays finalement uni et destiné à entrer en concurrence avec les économies européennes les plus fortes, les Officine Grandi Riparazioni sont conçues pour être un centre d’avant-garde dans la révision et la réparation de locomotives et voitures ferroviaires. Un élément qui sert à optimiser les échanges de produits industriels et de matières premières provenant de Turin et y arrivant, une condition indispensable à la transformation de la ville en un grand pôle industriel. Les dimensions de ce complexe sont la confirmation significative de cette vocation. Les Officine Grandi Riparazioni, placées le long de la voie ferrée qui relie Turin à Milan, occupent une superficie immense (190.000 mètres carrés), sur laquelle sont érigées des constructions gigantesques à l’architecture austère mais de valeur, qui ressemblent, par leur structure, à d’imposantes cathédrales modernes, avec des nefs pouvant atteindre jusqu’à 200 mètres de longueur. Mais c'est l'emplacement-même des bâtiments qui trahit la présence d'un plan global d'expansion.
En effet, les Officine appartiennent à un ensemble de bâtiments plus vaste, tous situés à la périphérie ouest de la ceinture de l'octroi de 1853, avec lesquels elles forment la zone qui dans ces années-là était appelée « grandi servizi » (grands services). En font partie, entre autres, le Carceri Nuove (Nouvelles Prisons), construites entre 1862 et 1870, le Mattatoio Civico (L’abattoir municipal) commencé en 1866, le Mercato del bestiame (Marché aux bêtes) qui remonte à 1870-71 et les Casotti daziari (bureaux d’octroi) érigés en 1869. Des structures imposantes et pensées non pas séparément mais dans leur ensemble, dans l’optique du développement futur de la ville tant du point de vue économique que démographique.
Beaucoup de temps est passé et les structures qui formaient la zone des « grands services » sont en grande partie disparues suite aux phases successives de l'évolution de la ville et de ses exigences. Une partie de la zone historique des Officine Grandi Riparazioni, notamment, est encore occupée par le redoublement du Politecnico (Ecole polytechnique de Turin) et ladite citadelle polytechnique. Le corps principal des Officine survit cependant, à côté des Carceri Nuove (celles-ci aussi sur le point d’être destinées à de nouvelles fonctions), avec les pavillons du Montage, de la Tournerie et des Forges, tombés en désuétude au début des années 1970 mais aux apparences encore solennelles, surtout dans le cas du bâtiment qui, en raison de son importance est appelé «duomo» (cathédrale).
Génération après génération, les Officine Grandi Riparazioni ont été les témoins du travail de plusieurs milliers d'ouvriers : une main d’œuvre hyperspécialisée et consciente d’appartenir à une élite d’artisans de tout premier ordre, porteurs comme les anciennes corporations des arts et des métiers, de connaissances rares et complexes. En effet, dans les Officine, on doit faire face à tout type de tâche : de la réparation des moteurs et des chambres de pression au soudage en passant par la courbure de tôles, de l'agencement des « squelettes » des voitures, en grande partie en bois, au travail de l'ameublement et de la décoration. Etre admis à remplir certaines de ces fonctions, comme celle de préposé aux panneaux de connexion dans l’atelier mécanographique, constituait la reconnaissance officielle d’une capacité exceptionnelle, un titre de mérite qui se traduisait par le respect et l’admiration de tous les ouvriers. Par ailleurs, la sélection du personnel était extrêmement sévère dans chaque service. Au moment de l'embauche définitive, chaque aspirant devait présenter son « chef d’œuvre », un produit industriel qu'il avait réalisé – un moule, un engrenage - qui montrait des caractéristiques d'une très haute précision.
Echouer à cette épreuve signifiait être exclu des employés des Officine. L’importance de l’impact que les Officine Grandi Riparazioni et la zone des « grands services » auront eu sur les futurs développements du tissu urbain et sur l'histoire même de la ville est indéniable. Une des caractéristiques des ouvriers des Officine fut, en effet, la très forte politisation et syndicalisation, qui fit que ce complexe industriel fut un des lieux où l‘idée, alors nouvelle, du socialisme, s’est le plus rapidement diffusée. Au moment de leur naissance, comme on l’a dit précédemment, les Officine Grandi Riparazioni, se trouvaient à la limite occidentale de la barrière d’octroi tracée en 1853. Avec cette position, dans cette zone de bâtiments si grands, se créa la nécessité de nouvelles maisons, situées à proximité immédiate des Officine. Cela consentit de poser les bases pour le développement du quartier de Borgo San Paolo, un des grands quartiers ouvriers de la ville : celui qui, le plus, avec le Lingotto et Mirafiori, qui ont vu le jour plus tard autour des grands établissements Fiat, saura marquer l’histoire du mouvement ouvrier turinois.
En effet, les habitants du quartier San Paolo, seront parmi les protagonistes des grèves d'août 1917, durant les heures terribles de la Première Guerre mondiale, et un peu plus tard, au cours de l'été 1920, ils participeront à l'occupation et à l'autogestion des usines, une véritable expérience de révolution socialiste en Italie. C’est de Borgo San Paolo, entre autres, grâce surtout à l'influence politique que le jeune Antonio Gramsci sut exercer sur les ouvriers du quartier, que serait venue une partie importante des toutes premières adhésions au Parti communiste italien, né à Livourne en 1921, qui y aura trouvé un de ses bastions les plus fidèles, même sous le régime fasciste. En outre, les ouvriers de Borgo San Paolo, auraient contribué de façon très importante à la Résistance contre le nazisme et le fascisme.